Canguilhem et la norme comme occasion d'échec
Un commentaire des pages 77-78 de Le normal et le pathologique
Élodie Giroux, dans son essai Après Canguilhem1, répond dans les premières pages à l’interrogation de mon précédent post, à savoir : que dit Canguilhem quand il parle de “normes” ? Sa réponse est que pour Canguilhem, une norme est “ce qui réfère un fait à une valeur” (p. 20). On pourrait sans doute dire plus exactement, ou alternativement, pour se conformer à la grammaire de certains énoncés, que pour lui une norme (c’est-à-dire ce qui vaut comme norme) c’est un fait ayant été rapporté à une valeur. Si le fait pour le ballon d’être dans le panier est rapporté à la valeur positive du succès, il vaut comme norme positive, et inversement pour le ballon tombant à côté du panier. Ce que signifie, dès lors, de “faire norme”, ou “d’instituer des normes”, pour lui, consiste à rapporter des faits ou états de chose à des valeurs, ce qui prend la forme de préferer quelque chose, favoriser quelque chose par une visée, ou apprécier quelque chose.
J’apprécie d’avoir une spécialiste formulant pour moi une caractérisation précise et concise de la grammaire de la norme chez Canguilhem, ce que lui-même ne fait jamais pleinement à mon gout. Il est clair qu’elle correspond à quelque chose chez lui, et forme un bon point de départ pour la réflexion. Je ne veux pas ici discuter frontalement de cette approche de la norme, même si je la crois vraiment inadéquate - ce à quoi je viendrais dans le cours de ce post. Et je ne veux pas immédiatement non plus revenir sur la question de savoir si cette caractérisation permet de rendre compte de façon non contradictoire des trois usages du normatif dans Le normal et le pathologique dont j’ai parlé dans le précédent texte.
Ce que je voudrais faire, est revenir sur le texte que Giroux cite en faveur de cette formulation, un passage2 sans doute en effet déterminant pour comprendre l’approche de la norme de Canguilhem, et que je voudrais commenter en relatif détail. Je cite d’abord le texte en entier, puis j’y reviens partie par partie.
Il est exact qu’en médecine l’état normal du corps humain est l’état qu’on souhaite de rétablir. Mais est-ce parce qu’il est visé comme fin bonne à obtenir par la thérapeutique qu’on doit le dire normal, ou bien est-ce parce qu’il est tenu pour normal par l’intéressé, c’est-à-dire le malade, que la thérapeutique le vise ? Nous professons que c’est la seconde relation qui est vraie. Nous pensons que la médecine existe comme art de la vie parce que le vivant humain qualifie lui-même comme pathologiques, donc comme devant être évités ou corrigés, certains états ou comportements appréhendés, relativement à la polarité dynamique de la vie, sous forme de valeur négative. Nous pensons qu’en cela le vivant humain prolonge, de façon plus ou moins lucide, un effort spontané, propre à la vie, pour lutter contre ce qui fait obstacle à son maintien et à son développement pris pour normes. L’article du Vocabulaire philosophique semble supposer que la valeur ne peut être attribuée à un fait biologique que par « celui qui parle », c’est-à-dire évidemment un homme. Nous pensons au contraire que le fait pour un vivant de réagir par une maladie à une lésion, à une infestation, à une anarchie fonctionnelle traduit le fait fondamental que la vie n’est pas indifférente aux conditions dans lesquelles elle est possible, que la vie est polarité et par là même position inconsciente de valeur, bref que la vie est en fait une activité normative. Par normatif, on entend en philosophie tout jugement qui apprécie ou qualifie un fait relativement à une norme, mais ce mode de jugement est au fond subordonné à celui qui institue des normes. Au sens plein du mot, normatif est ce qui institue des normes. Et c’est en ce sens que nous proposons de parler d’une normativité biologique. Nous pensons être aussi vigilant que quiconque concernant le penchant à tomber dans l’anthropomorphisme. Nous ne prêtons pas aux normes vitales un contenu humain, mais nous nous demandons comment la normativité essentielle à la conscience humaine s’expliquerait si elle n’était pas de quelque façon en germe dans la vie. Nous nous demandons comment un besoin humain de thérapeutique aurait engendré une médecine /78/ progressivement plus clairvoyante sur les conditions de la maladie, si la lutte de la vie contre les innombrables dangers qui la menacent n’était pas un besoin vital permanent et essentiel.
Reprenons donc partie par partie ce passage crucial.
Il est exact qu’en médecine l’état normal du corps humain est l’état qu’on souhaite de rétablir. Mais est-ce parce qu’il est visé comme fin bonne à obtenir par la thérapeutique qu’on doit le dire normal, ou bien est-ce parce qu’il est tenu pour normal par l’intéressé, c’est-à-dire le malade, que la thérapeutique le vise ?
Canguilhem pose ici deux alternatives :
Alternative 1. Un état mérite la qualification de « normal » parce qu’il est visé comme fin bonne à obtenir par la thérapeutique
Alternative 2. Un état est visé par la thérapeutique comme fin bonne à obtenir parce qu’il est tenu pour normal par l’intéressé
À première vue, Canguilhem a l’air d’offrir une fausse dichotomie, c’est-à-dire deux états qui ne sont ni forcément incompatibles ni clairement exhaustifs, on va le voir. Mais en fait cela dépend comment on interprète les deux alternatives. En effet, qu’est-ce qu’on dit ici ? en particulier, est-ce qu’on parle de fait ou de droit ? Est-ce qu’on parle de ce qui justifie un jugement ou de ce qui l’explique ? Canguilhem est ambigu de façon récurrente sur ce point, et cela conduit ici à des résultats très différents selon comment on l’interprète. On peut retenir 3 modes de lecture3.
Option 1. Entièrement de fait : ou bien un état est factuellement qualifié de normal parce qu’il est factuellement visé comme fin bonne par la thérapeutique, ou bien il est factuellement visé par la thérapeutique parce qu’il est factuellement tenu comme normal par l’intéressé
Que faire de cette dichomotomie ? On doit probablement dire « un peu des deux » ! Les deux propositions, qui décrivent des mécanismes factuels de solidification du jugement, semblent chacune un peu vraies et un peu fausses. Ces mécanismes impliquent sans doute une forme de causalité réciproque, en pratique, et aucune des deux causes n’est sans doute complète ou suffisante pour expliquer l’autre. Mais cela ne permet pas de se prononcer pas sur l’origine de la normativité, et donc ne convient pas à ce que fait Canguilhem.
Option 2. Entièrement de droit : ou bien un état mérite d’être qualifié de normal parce qu’il mérite d’être visé comme fin bonne par la thérapeutique, ou bien il mérite d’être visé comme fin bonne par la thérapeutique parce qu’il mérite d’être tenu comme normal par l’intéressé.
Selon cette lecture, on note que les deux options ne forment pas immédiatement une parfaite alternative, mais on peut l’obtenir si on identifie « mériter d’être qualifié de normal » avec « mériter d’être tenu comme normal par l’intéressé ». Or on peut légitimement les identifier, si on considère que le jugement de l’intéressé est, justement, lui-même subordonné à une norme, qu’il peut être erroné ou insatisfaisant - ce qui est ce que cette formulation suggère. Ce qui mérite d’être tenu comme normal par l’intéressé en particulier serait alors simplement ce qui, dans l’absolu, mérite d’être qualifié de normal.
On préfèrera alors en effet, comme Canguilhem, la seconde alternative, qui voudra simplement dire que la thérapeutique est subordonnée à une réalité du normal qui la précède, à laquelle sont aussi soumis (d’un point de vue normatif) les jugements des malades, ou de tout le monde. La première alternative, au contraire, subordonnerait le normal en général à une autre norme épistémique s’imposant au thérapeutique, dont on ne comprendrait pas bien ce qui la justifierait, surtout si va jusqu’à dire comme le fait Canguilhem que la thérapeutique est justifié à ériger un état en fin bonne. Mais c’est envisageable en principe.
Mais là encore, même en choisissant la seconde alternative, cela laisse entièrement indéterminée la source du droit et de la norme elle-même ! On pose juste qu’il y a une origine légitime du normal à laquelle on subordonne les deux sortes de jugement. C’est à mon avis la meilleure option, mais pas vraiment celle que poursuit Canguilhem, qui veut soumettre le jugement thérapeutique au jugement individuel. On a donc la troisième option :
Option 3 . Le droit par le fait : ou bien un état mérite d’être qualifié de normal parce qu’il est factuellement visé comme fin bonne par la thérapeutique, ou bien il mérite d’être visé comme fin bonne par la thérapeutique parce qu’il est factuellement tenu comme normal par l’intéressé.
C’est probablement cette troisième lecture qu’on doit retenir pour être au plus près de l’intention de Canguilhem, mais dans ce cas on peut tout à fait dire qu’aucune des deux alternatives n’est vraie. En effet, la première suppose bizarrement ou bien que la thérapeutique est infaillible, ou bien qu’elle ne repose sur aucune norme qui la précède et à laquelle elle serait subsumée ; mais dans ce cas, encore et toujours, on ne comprend pas bien ce qui justifierait son existence. Et la seconde semble partiellement vraie, ou vraie dans beaucoup de cas, mais insuffisante. Le fait que la médecine existe en général parce que la plainte du malade existe et la précède (on verra immédiatement que c’est ce que Canguilhem soutient) ne veut pas dire que la thérapeutique doit prendre pour objet tout et seulement ce dont les gens se plaignent. Il se peut que la thérapeutique doive, des fois, dire : mais non madame, monsieur, tout va bien, tout est normal, et que des fois au contraire elle devance ou se substitue au jugement, en disant ah mais c’est tout à fait préoccupant ce que je vois là. L’alternative serait de penser ou bien à nouveau que le jugement subjectif sur l’anormalité est infaillible, ce qui est implausible et factuellement incorrect ; ou bien qu’il n’a aucun contenu au-delà de lui-même (qu’il n’est le repérage ou le jugement de rien d’autre que du fait qu’il se prononce), ce qui contredit l’esprit de ce que veut dire Canguilhem et rend notamment impossible ou vide de dire qu’il concerne la possibilité de prolonger et développer la vie, ce qui est quelque chose de substantiel par rapport à quoi le jugement peut être inadéquat.
Il y a une troisième justification un peu plus plausible : on dirait que la thérapeutique n’a en fait pas le normatif lui-même comme domaine de compétence, mais seulement, au sein du domaine du normatif, ce que le jugement individuel repère. Cette troisième option correspond sans doute approximativement à la réalité, du point de vue de la manière dont la compétence sociale du médecin se met en place ou devrait se mettre en place. Mais d’une, elle est arbitraire et simplement fausse en réalité si on l’érige en délimitation stricte (par exemple la médecine fait et doit faire de la prévention), et de deux elle serait une thèse, si l’on veut, politique, et non pas portant sur la nature des normes biologiques. Savoir dans quel cas le médecin est compétent à intervenir ne doit pas être en principe le dernier ou seul mot sur la réalité de la norme biologique elle-même. On doit prendre en compte les plaintes des gens même si objectivement il n’y a rien qui déraille, et on doit au contraire laisser le choix de ne pas se soigner.
Quelle que soit la lecture appropriée, Canguilhem choisit la seconde branche de l’alternative, celle selon laquelle le jugement médical dépend du jugement du patient. Mais la manière dont il la caractérise ne colle pas vraiment avec la dichotomie qu’il a formulée :
Nous professons que c’est la seconde relation qui est vraie. Nous pensons que la médecine existe comme art de la vie parce que le vivant humain qualifie lui-même comme pathologiques, donc comme devant être évités ou corrigés, certains états ou comportements appréhendés, relativement à la polarité dynamique de la vie, sous forme de valeur négative.
Ici Canguilhem, énonce, si on prend le texte à la lettre, non pas une thèse sur la source de la normativité, mais une thèse sur la raison historico-anthropologique de l’existence de la médecine. La médecine, dit-il, est secondaire à une certaine attitude de l’animal humain, qui donne lieu à une réalité anthropologique qu’est le pathologique, comme chose contre laquelle lutter via le soin, parce que cela va à l’encontre de la vie. Cela est, je crois, absolument (ou au moins approximativement) correct comme thèse historique. Cela s’oppose logiquement à la thèse selon laquelle la médecine serait une sorte d’accident historique ou un développement scientifique qui découvrirait qu’il y a quelque chose de tel que le pathologique dans le monde et qui transformerait l’activité humaine sur la base de cette découverte, une thèse très étrange.
Mais comme on l’a vu ce n’est pas (seulement) à cette thèse historico-anthropologique que Canguilhem s’oppose, manifestement. Il veut soutenir une position sur la source en droit du pathologique ou de l’anormal, et la situer dans un jugement de l’organisme, ce qui est très différent. De n’importe quelle science, on peut dire qu’elle existe pour répondre à une demande qui la précède, mais cela ne veut pas dire que ses objets sont subordonnés aux jugements qui lui préexistent.
Nous pensons qu’en cela le vivant humain prolonge, de façon plus ou moins lucide, un effort spontané, propre à la vie, pour lutter contre ce qui fait obstacle à son maintien et à son développement pris pour normes.
La plainte du malade, nous dit Canguilhem, est une prolongation d’un comportement organique pré-humain ou « effort spontané propre à la vie ». La phrase est certainement plausible, sinon correcte, si on la comprend ainsi : la plainte du malade est une spécification et complication humaine (on devrait même dire l’expression ethnologiquement déterminé d’un type anthropologique étant lui-même une spécification etc.) d’un comportement holistique de maladie qu’on observe chez certains animaux avancés, et/ou d’un comportement holistique de demande de soin qu’on observe chez certains animaux sociaux, qui est lui-même (ou dérive lui-même d’) un mécanisme biologique parmi d’autres non-conscients, non-intentionnels, sans visée littérale, qui servent (ont pour fonction) le maintien et le développement de l’organisme (comme le système immunitaire au sens restreint, par exemple).
Mais en la comprenant ainsi, je veux dire cela : parmi les fonctions organiques, une grande partie (mais certainement pas toutes !) sont dirigées vers quelque chose comme le maintien et le développement de la vie de l’organisme individuel. Parmi ces fonctions, il y a des fonctions de supervision, maintien homéostatique, soin, réparation, etc., qui sont soumises à des normes comme le maintien et le développement de la vie. Chez les animaux à l’intelligence avancée, et/ou pris dans une structure sociale, cela peut inclure des comportements holistiques volontaires ayant évolués pour aider à la réparation et au soin. Et ces fonctions ont pris, dans l’humanité et/ou dans certaines circonstances historiques, notamment la forme d’un sentiment et d’une pensée de la maladie. Ce que je ne pense pas, en revanche, est qu’il y a quelque chose comme une “visée” effective des “efforts de la vie” qui définit ce qui compte comme normal ou pathologique, et qui serait hérité par la conscience humaine.
On pose en effet la question : est-ce que c’est l’effort du système immunitaire, l’effort effectif, actuel, concret, d’un certain système immunitaire individuel, qui définit ce qui compte comme maintien et développement de la vie ? Cela impliquerait qu’aucun système immunitaire ne peut échouer à sa tâche, ne peut lui être inadéquat. Or le système immunitaire peut ne pas détecter une pathologie en train de se mettre en place, ou au contraire chercher à détruire un élément bénin. De même, on peut se croire gravement malade sans l’être ou sans l’être comme on croit l’être, ou inversement. Le fait de placer un détecteur de fumée dans un bâtiment instaure comme norme pour ce détecteur le fait de détecter et éviter les incendies, mais ce n’est pas le comportement réel du détecteur qui détermine la norme, c’est ce à quoi sert objectivement le détecteur qui la détermine. Lui-même peut échouer, soit en ne détectant pas un feu, soit en se déclenchant à cause d’une simple cigarette ou d’un steak trop cuit.
L’article du Vocabulaire philosophique semble supposer que la valeur ne peut être attribuée à un fait biologique que par « celui qui parle », c’est-à-dire évidemment un homme. Nous pensons au contraire que le fait pour un vivant de réagir par une maladie à une lésion, à une infestation, à une anarchie fonctionnelle traduit le fait fondamental que la vie n’est pas indifférente aux conditions dans lesquelles elle est possible, que la vie est polarité et par là même position inconsciente de valeur, bref que la vie est en fait une activité normative. Par normatif, on entend en philosophie tout jugement qui apprécie ou qualifie un fait relativement à une norme, mais ce mode de jugement est au fond subordonné à celui qui institue des normes. Au sens plein du mot, normatif est ce qui institue des normes. Et c’est en ce sens que nous proposons de parler d’une normativité biologique.
Cette suite du texte donne la clé de ce qui apparait pour moi comme l’échec de Canguilhem à penser la norme, à savoir les présupposés dans son appréhension de la norme qui l’empêchent de vraiment ou correctement naturaliser le normatif. Jusque-là il a rapporté la valeur négative de la maladie selon le jugement du patient, à un effort organique préexistant relatif à une norme. À cela, je n’ai rien à redire. Mais maintenant, pour rendre compte de cet effort préexistant, il va plus loin, et rapporte cet effort lui-même à quelque chose comme un jugement de valeur au sein de la vie. Canguilhem (comme, en vérité, l’essentiel de la tradition philosophique au moins avant Darwin) ne sait comprendre la normativité que sous la forme du jugement, ou de ce qui est analogue à un jugement, que comme « institué » par une activité, par la visée, ou le choix, ou la préférence manifeste d’un agent. Mais cette présupposition pose un double problème : d’une part il est simplement faux que la norme organique présuppose le jugement ; et d’autre part tout jugement est par nature et en principe susceptible d’être faux et inadéquat à sa norme - ou alors sa norme n’est rien d’autre que “ce qui est jugé”. Il ne peut pas magiquement instituer une norme qui est plus que simplement ce qu’il a factuellement érigé.
Les mécanismes homéostatiques n’ont pas de représentation, ne font pas de jugement – en tout cas pas de jugement sur le bien et le préférable, mais cela ne les empêche pas d’être orienté vers un but, de servir à ce but. Les cils dans les yeux des mammifères servaient des fonctions avant que personne, ni les humains, ni les animaux, ni les cils eux-mêmes, ni « la vie » n’ait eu quelque chose comme une visée, un jugement, une appréciation de cette fonction. Certes les animaux n’apprécient pas d’avoir des poussières dans les yeux, mais ce n’est pas ce manque d’appréciation ni de leur part ni de la part des dieux ni de « la vie » qui a déterminé la présence des cils. Ce qui a déterminé leur présence est que celle-ci a préférentiellement aidé à éviter la présence des poussières dans l’oeil (mettons), ce qui a conduit à une diminution d’un risque d’infection (mettons) ce pour quoi elle a été préférentiellement reproduite au fil de l’évolution, ce qui en fait ce à quoi elle sert et ce à quoi elle peut aussi échouer. Et l’hypothèse la plus vraisemblable, et qui nous est presque imposée par les sciences de l’évolution, est que les mécanismes qui sont effectivement et non métaphoriquement des mécanismes de préférence, de jugement, de pulsion orientée, de choix, etc., ont eux aussi évolués pour répondre à une norme, qui est celle du développement et du maintien organique, loin que cette norme les présuppose.
On peut ou non vouloir réserver le mot « valeur » à ce qui concerne un jugement réel. Personnellement cela me semble préférable, mais peu importe. Mais il est important de ne pas rapporter en général la norme à ce qui est institué par une visée effective, par quelque chose d’analogue à une volonté ou un jugement.
Qu’est-ce que je veux dire par norme, si je ne veux pas dire un fait rapporté à une valeur ? Je veux dire un ou des états de choses auxquels se rapporte objectivement un trait ou un comportement, et par rapport auxquels celui-ci peut objectivement être dit échouer (ou réussir). Un état de chose auquel un trait ou un comportement est objectivement soumis du fait de sa situation historique ou naturelle, et par rapport auquel il peut être dit adéquat - et donc aussi inadéquat. Une pierre qui tombe n’échoue ou ne réussit à rien, mais le cœur réussit ou échoue à faire correctement circuler le sang (et si, comme Canguilhem et moi, on croit à une normativité intrinsèque du vivant, on pense qu’on a bien ici une norme objective au sens plein du terme). Le détecteur de fumée peut réussir ou échouer à ce pour quoi il est directement fait : détecter un certain niveau de fumée (et rien d’autre), et même si il réussit à cette tâche proximale il peut encore réussir ou échouer à la tâche distale pour laquelle il est présent dans un certain bâtiment, à savoir se manifester en présence d’un danger d’incendie (et pas si tout va bien). Si j’existe dans une certaine société européenne bourgeoise, mon comportement dans un diner est soumis objectivement à des normes précises, face auxquelles je peux échouer, quel que soit ce que j’en pense, ou ce que quiconque en particulier en pense.
Or, un jugement, comme un diner à table, est un type de comportement soumis à une norme. Si une faculté de jugement est faite pour privilégier ce qui maintient et développe la vie (et rien d’autre), en choisissant préférentiellement ce qui maintient et développe la vie, elle peut réussir ou échouer à cette tâche, mais elle n’institue pas la norme à laquelle elle est soumise4.
« La vie » n’a pas, dans ses formes organiques particulières concrètes, la capacité magique de déterminer ce qui est bon pour elle et son développement, pas un jugement infaillible à son endroit. « La vie », de fait, n’est pas un agent du tout, et n’a pas de jugement du tout, même pas un peu, même pas métaphoriquement. Ce qu’elle a, c’est simplement les mécanismes évolutionnaires darwiniens, qui maintiennent à l’existence, à travers la reproduction, les formes qui tendent suffisamment et différentiellement à soutenir en effet ce qui est bon pour son développement.
Nous pensons être aussi vigilant que quiconque concernant le penchant à tomber dans l’anthropomorphisme. Nous ne prêtons pas aux normes vitales un contenu humain, mais nous nous demandons comment la normativité essentielle à la conscience humaine s’expliquerait si elle n’était pas de quelque façon en germe dans la vie. Nous nous demandons comment un besoin humain de thérapeutique aurait engendré une médecine /78/ progressivement plus clairvoyante sur les conditions de la maladie, si la lutte de la vie contre les innombrables dangers qui la menacent n’était pas un besoin vital permanent et essentiel.
Malgré sa vigilance, l’anthropomorphisme est pourtant là, dans la difficulté (mais qui, à nouveau, a pesé sur l’ensemble de la tradition philosophique) à penser la norme autrement qu’à travers le prisme du choix et du jugement ou de la visée, qui en est pourtant manifestement un cas particulier et secondaire.
Canguilhem pose, ici, deux questions, deux défis à qui refuserait d’accorder une normativité à l’organicité elle-même. Ne refusant pas moi-même cette normativité, je suis entièrement d’accord avec l’esprit de ces questions rhétoriques. Mais j’ai peur que Canguilhem ne suggère ici que la normativité de la conscience humaine ne soit une forme d’expression devenue consciente d’un appel muet déjà présent dans l’organique, qui serait en quelque sorte transporté par infiltration jusqu’au cerveau, qui aurait enfin trouvé une voix. Mais il n’y a pas d’appel, et pas de jugement inexprimé, avant que les facultés de jugement et d’appel ne soient développées par l’évolution.
Cela étant, comme je l’ai dit, je pense que Canguilhem a littéralement raison dans ce que ces questions impliquent. La normativité essentielle à la conscience (s’exprimant sous la forme de la préférence, de la visée, du choix) ne s’expliquerait en effet pas si elle n’était pas le développement particulier de quelque chose dans l’organique qui lui préexiste, à savoir le fait de servir à (et donc potentiellement échouer à) privilégier l’advenue de ce qui sert au développement de la vie. Les facultés de jugement et de préférence ont été évolués pour servir ce rôle, c’est-à-dire que, de génération en génération, les éléments génétiques qui privilégiaient leur meilleur fonctionnement à cet égard ont été préférentiellement reproduits (sans que quiconque ne le décide, bien sûr). Si c’est vrai, et c’est vraisemblable, alors le sentiment du pathologique a en effet le but objectif de répondre à une norme organique qui le précède. Et d’autre part, comme Canguilhem le dit en effet très justement, le besoin humain de thérapeutique n’aurait pas engendré une médecine progressant objectivement dans sa connaissance du médical si elle était un simple caprice déconnecté de l’organique.
PUF, “Philosophies”, 2010.
Elle indique la p. 76 de l’édition originale, mais la substantifique moelle est plutôt dans les pages 77 à 78, que je cite ici.
Comme on a deux jugements dans chacune des branches de l’alternative, chacun de ces jugements pouvant être interprété comme relevant du fait ou du droit (de la cause ou de la norme), ça fait une multitude potentielle de possibilités d’interprétations de la dichotomie. Mais je retiens trois modes de lecture : ou bien le fait est expliqué par le fait dans chacune des deux branches, ou bien le droit est justifié par le droit dans chacune des deux branches, ou bien le droit est justifié par le fait dans chacune des deux branches.
Les autres possibles sont écartées ou bien parce qu’elles sont asymétriques, ce qui est bizarre pour une dichotomie, ou bien parce qu’elles soumettent le fait au droit, ce qui est trop implausible pour être pris au sérieux.
Cela ne veut pas dire que la volonté ne peut pas instaurer des normes. Elle peut très manifestement le faire. Si je vise une cible, atteindre cette cible est une norme pour mon action et la flèche que je lance, instaurée par ma visée. Mais cette capacité à viser des cibles répond elle-même à des normes fonctionnelles, qui ne relèvent pas à leur tour d’une visée. (Elle est une capacité à choisir des objets extérieurs de visée, ce à quoi elle peut échouer. Elle peut croire viser quelque chose alors qu’elle ne vise rien de réel, par exemple ). Considérons notre capacité à désirer certaines nourritures préférentiellement à d’autres. Ce désir institue certainement certaines normes, si je cherche à manger un donut il y a bien dès lors quelque chose à quoi je peux échouer : obtenir un donut. Mais cette capacité désirante elle-même existe pour me nourrir adéquatement, une norme plus fondamentale à laquelle elle peut échouer, et qui ne résulte du désir ou du choix de rien du tout. Ici, comme souvent, je glose pour l’essentiel l’oeuvre de Ruth Millikan.


