De l'insuffisance de Canguilhem pour penser la norme
Un essai polémique pour y voir plus clair.
La loi de Cunningham suggère que la meilleure manière d’obtenir une réponse n’est pas de poser la question mais de donner une réponse fausse et d’attendre des corrections. Ce présent article est une polémique pour tenter d’obtenir la bonne réponse.
[EDIT: Parce que, comme je devrais le savoir, les gens entendent ce que je n'ai pas dit, je dois dire quelques mots en préambule : j’ai énormément de sympathie pour Canguilhem qui semble avoir été une force positive en général. On me témoigne l'inspiration qu’il a donné et continue de donner à la pratique de la médecine et la radicalise de ses positions sur la santé
Il y a un vrai échec de la pensée de Canguilhem, telle qu’exposée dans Le normal et le pathologique et les textes plus tardifs qui reprennent la même question, si on essaie d’en faire une pensée de la norme, une pensée qui rende compte de la norme, qui s’efforce de dire ou bien ce qu’est la norme ou bien pourquoi elle existe, ce qu’on dit quand on parle de norme, de quel genre de phénomène il s’agit, etc.
Son oeuvre est tellement insuffisante, à cet égard, qu’il faut sans doute en conclure que le projet d’élucider la norme en ce sens n’est pas un projet canguilhemien, que ce n’est pas du tout une chose qu’il cherche à faire, et peut-être que ce projet, au sens où je l’entends, ne lui viendrait même pas à l’esprit.
Dans la mesure où je comprends le projet de Canguilhem, il se présente comme cherchant en premier lieu - ce qui est normal pour ce qui est originellement une thèse de médecine - à rendre compte de l’emploi des idées de norme, d’anormal et de pathologique dans le contexte du discours et de la science médicale. Et au sujet de cet emploi, il me semble qu’il y a deux thèses qui comptent pour lui et dont il veut nous convaincre : une, qu’il faut le considérer comme non-neutre, axiologique, comme communicant des valeurs, attribuant ou projetant des valeurs sur des états vitaux et physiologiques ; deux, que cette visée axiologique du médecin n’est pas arbitraire, mais est en quelque sorte le résultat ou la rétrojection d’une polarisation ou d’une visée interne au vivant lui-même, que la normativité théorique s’ancre et se fonde dans - est la dernière incarnation de - un mouvement de normativité dans les organismes eux-mêmes. Notons que je partage entièrement ces deux positions, et que c’est ce qui rend si frustrant le manque d’élucidation dans son oeuvre.
Qu’est-ce que je trouve si frustrant ? Canguilhem ne cherche jamais, dans ces textes, à vraiment analyser directement la notion ni à l’articuler systématiquement. Essayer de tirer une caractérisation précise ou rigoureuse de ce qu’il dit est un exercice frustrant. Ses arguments en faveur d’une thèse, quand il y en a, sont extrêmements partiels, et allusifs. Il ne pousse jamais la logique jusqu’au bout pour voir si ça marche dans tous les cas ou si ça contredit autre chose qu’il a soutenu.
Quand il a un argument un peu ferme, sa force consiste presque toujours à réfuter une thèse particulière : celle qui soutient que l’anormal est identique à l’anomal, à l’exception statistique, et que la norme biologique en retour est identifiable à une moyenne statistique mesurable. Mais cette thèse rejetée est elle-même extrêmement faible, aisément réfutable. Une argumentation qui la réfute ne suffit pas à soutenir une alternative, alors même que Canguilhem passe de la réfutation de cette thèse à des affirmations sur la norme1.
Canguilhem ne semble jamais vouloir élucider directement la logique de la norme, que ce soit au niveau de sa présence dans la nature ou de son emploi dans le discours médical. Il présuppose toujours un certain usage plutôt qu’il ne l’explique ou le justifie. En particulier, tout son discours me parait limité a priori par trois présupposés, que je pense être tous trois faux : 1/ il semble présupposer que si la norme est objective ou scientifique, elle doit être énonçable comme un résultat de mesure quantitative2. 2/ Corrélat du premier point, il semble penser qu’une conception vraiment normative, axiologique, de l’idée de norme ne peut pas être objective3. 3/ Il semble supposer qu’une norme, si elle est prise au sens axiologique, a en principe la nature d’un idéal, d’une chose visée ou conçue4. Que je sache il n’interroge aucun de ces points, les prends systématiquement pour acquis.
Jouons cartes sur table : Canguilhem me semble surtout inutile parce qu’il n’envisage jamais la plausibilité - même pas pour s’y opposer - d’une vraie théorie objective et fonctionnaliste de la norme. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Je veux dire une théorie qui pense que les organes, les systèmes, les comportements, ont des fonctions objectives, qui ne sont pas décidées par les organismes mais dont ceux-ci héritent. Le coeur a pour fonction (peut-être parmi d’autres) de battre pour faire circuler le sang, les clignements de paupière ont pour fonction (peut-être parmi d’autres) d’humidifier les yeux, et des systèmes plus globaux et intégrés ont pour fonction de maintenir, par exemple, la température, la tension, etc., relativement stables et à un niveau qui permet à son tour l’exécution d’autres fonctions organiques.
Ces fonctions, selon une théorie de ce genre, sont objectives, elles peuvent faire l’objet d’une détermination scientifique, et elles sont “supra-individuelles”, au sens de Canguilhem (un coeur individuel a une fonction parce que, ou en tant que, il appartient à un certain type), mais ce n’est pas pour ça qu’elles sont de nature statistique, qu’on doit les identifier à une moyenne empirique, ou même qu’on doit les identifier à une quelconque mesure. Surtout, cela ne les empêche pas, d’après ces théories, d’être réellement normatives pour ces organes ou ces systèmes. La fonction d’un organe est une norme qui s’applique à cet organe et qui fait qu’il peut dysfonctionner, être en échec, être anormal, y compris produire du pathologique. On dira alors en première approximation que l’anormalité est le fait pour un organe de présenter un trait matériel ou dynamique qui l’empêche, dans des circonstances normales, d’accomplir ses fonctions. Et on définira les “circonstances normales” comme celles pour lesquelles l’organe est objectivement fait. Le pathologique, en toute vraisemblance, sera un cas particulier de l’anormal.
De ce point de vue, le discours de la norme biologique n’est par essence ni un discours qui projette des normes dans le vivant, ni un discours qui rejoint par la théorie un mouvement des vivants individuels projetant des normes dans le monde. C’est au contraire un effort, faillible et progressif, pour identifier les normes objectives qui existent en général, indépendamment de ce qu’on en pense et de toute projection5.
Il y a certes beaucoup de travail à faire pour clarifier et justifier cette position, ou même pour la rendre entièrement plausible. On voit qu’elle correspondrait à peu près à ce qu’on pourrait penser à partir d’Aristote. Il se trouve qu’une position forte en philosophie contemporaine de la fonction soutient que c’est aussi une fonction de ce genre qui doit être réhabilitée, sur une base darwinienne, et même que c’est quelque chose de cette ordre que Darwin a profondément soutenu.
Mais parce que Canguilhem ne semble jamais envisager la plausibilité d’un discours objectif et scientifique qui ne soit pas fait de mesures, ni en retour d’un discours normatif qui soit objectif et à prétention supra-individuelle, il combat des ennemis sans substance et n’a jamais l’occasion de solidifier sa propre position ou de vraiment argumenter en sa faveur. Pour cela, aussi, ce qu’il dit de la norme me parait si flottant et impressionniste que c’est plus incohérent qu’autre chose.
Pour Canguilhem, un premier sens ou fondement de la norme biologique est trouvé à partir de ce qu’il appelle la « polarité de la vie », la dimension de polarité intrinsèque à l’activité du vivant, comprise comme le fait que le vivant s’efforce par essence à un certain comportement. Mais Canguilhem, bien qu’il veuille appliquer cette notion à l’ensemble du vivant, en fait malgré tout une interprétation qu’on pourrait dire subjectiviste : c’est le fait de l’approbation d’une chose par l’organisme qui lui donne une polarité positive, et sa désapprobation qui lui donne une polarité négative. Cela a une conséquence importante : cela situe la norme au niveau du seul organisme, et donc ni au niveau des organes ou sous-systèmes (on ne dira pas, ici, que le coeur s’efforce de battre et de faire circuler le sang et que cela constitue sa norme, parce que le coeur n’approuve rien, il n’a pas de subjectivité), ni d’une manière “supra-individuelle”, par exemple au niveau de l’espèce ou de la lignée (qui n’approuve rien non plus et n’a pas davantage de subjectivité)6.
En ce premier sens, un comportement, une vie visée, est valorisée par l’organisme, par le jugement de l’organisme, et tout ce qui y contribue est aussi dôté par la visée de l’organisme d’une valeur positive, et au contraire tout ce qui est repoussé par l’organisme ou qui vient gêner ou interrompre son effort est dôté d’une valeur négative. On pourra dire alors qu’un environnement est anormal pour un individu s’il ne peut pas s’y adapter, et qu’il y a de l’anormalité dans son propre corps quand la visée est interrompue ou gênée par quelque chose d’interne, ce qui donne lieu au pathologique. C’est cela qui fait, chez les êtres humains, que le patient finalement arrive vers le médecin pour lui dire : « ça ne va pas docteur », un acte que Canguilhem décrit explicitement et longuement comme la ratio essendi du pathologique et de se dont le savoir médical se fait savoir.
Le problème immédiat de cette position est celle de toutes les théories “subjectivistes”, toutes les théories qui identifient le fait d’être une chose au fait d’être visé comme cette chose : elles interdisent en principe l’existence de ce qu’on peut appeler la “différence platonicienne”, la différence entre le sentiment, l’apparence, l’impression de quelque chose, et la réalité de cette chose. On doit certes supposer que les organismes complexes ont des systèmes de détection très précis du fait que “quelque chose ne va pas”. Et il semble tout à fait correct de penser que chez les humains cela se manifeste dans le comportement psycho-social de la recherche de soin qui donne lieu à la médecine, et qui est un prolongement du comportement de soin déjà présent chez les animaux7. Mais d’un point de vue objectiviste, ce que cela veut dire est que l’organisme est généralement capable d’une impression correcte de ce que quelque chose, objectivement, est anormal en lui. Le jugement négatif n’est pas, dans cette perspective, ce qui confère l’anormalité, mais juste ce qui la repère, ce qui veut aussi dire qu’il est capable d’une impression incorrecte, ou qu’il peut y avoir des cas où il y a anormalité sans que l’organisme s’en rende compte. Justement parce que sa capacité à détecter une anormalité est un mécanisme fonctionnel comme les autres, il peut lui-même être atteint ou dysfonctionnel ou simplement échouer pour toutes sortes de raisons.
Mais si c’est l’attitude de l’organisme qui confère la valeur négative, cette attitude elle-même n’est soumise à aucune norme, il n’y a rien que l’on puisse penser comme anormal ou pathologique indépendamment du jugement qui en est fait. Pour pouvoir soutenir cette approche de la norme, Canguilhem doit donc trouver les moyens d’ignorer ou de réinterpréter, à chaque occasion où ça se présente, l’idée même d’une différence entre le sentiment de pathologique et la réalité du pathologique. Or ces occasions ne manquent pas : quand l’organisme est inconscient (parce que son cerveau a une pathologie), quand la pathologie n’est pas encore sensible (la pathologie touche un organe mais les effets systémiques de cette atteinte ne se font pas encore sentir), quand le sujet n’est pas psychiquement en position de se plaindre (quand la pathologie affecte le jugement lui-même)… tout ça doit être corrigé en principe, évité. Certes ces cas sont marginaux, mais ce sont eux qui font la différence entre objectivisme et subjectivisme ! Or, pour rendre compte de ces cas d’inconformité, Canguilhem doit faire des acrobaties conceptuelles, dire par exemple que le cancer non encore symptomatique n’est logiquement “pathologique” qu’en un sens dérivé, indirect, qui vient de ce qu’historiquement des gens qui ont eu (un stade ultérieur) de ce cancer sont venus se plaindre au médecin. Mais cette position n’est vraisemblable que si on a décidé d’ignorer la manière dont marche les choses : si la médecine est remontée du sentiment négatif à l’état antérieur qui le cause, c’est qu’elle y trouve l’origine non-subjective du pathologique, le point originaire de dysfonction qui produit ultimement une dysfonction sensible. Cette position contredit d’ailleurs directement l’idée que le pathologique est individuel, et non supra-individuel : pourquoi le sentiment de quelqu’un à l’égard d’un événement de son corps pourrait-il fonder, même indirectement, le caractère pathologique d’un autre événement dans un autre corps, si la nature du pathologique est individuelle et fondée dans ce qui est approuvé par un certain organisme ?
Le problème est aggravé par le fait que Canguilhem soutient un holisme de l’activité et de la santé. Ce holisme est en lui-même correct et bienvenu, et un aspect de son oeuvre qui a remarquablement bien vieilli et qui marque la modernité du texte. Canguilhem nous montre en quoi les organes font système, au sens où l’altération d’un organe entraine, en général, une altération systématique du tout, ce qui empêche de comprendre la maladie de façon simpliste comme une altération quantitative locale. En outre, il argue de façon convaincante que la notion de pathologie, au moins chez l’être humain, ne peut être entièrement séparée des attentes et de l’environnement socio-historiques : les pathologies se manifestent chez un organisme par son échec à accomplir certains projets et par le fait que son existence entière, psycho-sociale, est embarassée, ce qui veut dire que c’est son rôle social qui détermine la forme de son vécu pathologique.
Mais cette position, qui promet de faire de bons médecins, a des conséquences très paradoxales quand on l’associe à une notion de norme qui va chercher l’essence du pathologique et de l’anormal dans ce qui est vécu comme pathologique par l’organisme. Son holisme l’amène alors à dire plus radicalement qu’on n’est jamais en fait vraiment malade que du tout de la vie, que l’anormalité est réellement holistique. Mais si on a un nerf pincé qui nous empêche de faire du piano, mettons, et surtout si on ne se rend pas du tout compte que le problème vient d’un nerf pincé mais qu’on vient simplement dire “docteur ça me fait mal quand j’essaie de faire du piano c’est terrible”, alors on ne pourrait avoir, à strictement parler, qu’une pathologie du piano, si on pousse la logique de Canguilhem jusqu’au bout, si c’est la plainte elle-même de l’organisme dans la totalité de son activité qui est la ratio essendi du pathologique et de l’anormal. Le fait de localiser le pathologique dans le nerf serait simplement un fait secondaire et en partie artificiel, produit de la technique et du savoir médical. On ne pourrait pas dire, en toute rigueur, qu’une pathologie anatomique est la cause de l’échec holistique.
En somme, cela ne marche pas parce que le réalisme est toujours nécessaire pour faire un compte-rendu un tant soit peu sensé des choses.
Mais Canguilhem fait un autre usage de la norme, dans un second sens apparent, qui admet comme « norme » d’un organisme, trivialement, tout mode global d’activité de cet organisme, tout mode de vie adopté dans une situation donnée.
Canguilhem n’arrête pas de dire que la vie du malade “fait norme”, qu’il y a toujours norme. On dira alors que, par exemple, le pas ralenti du tuberculeux qui manque de souffle (ou plus exactement son activité totale incluant ce pas ralenti) « fait norme », constitue une « autre norme ». Tout semble pouvoir être « norme » ici, du moment que ça existe (ou que ça existe de façon stable ? Canguilhem ne semble pas vraiment précis). Canguilhem n’explique jamais, que je sache, pourquoi exactement il y a norme, pourquoi la maladie engendre toujours une norme (sauf si elle tue, je suppose ?), quelle est la logique ou la grammaire qui rendrait évident ce caractère “toujours normatif”.
Une manière naturelle d’en rendre compte serait de rattacher ce sens à la logique du sens précédent, de dire qu’il s’agit d’une “norme” simplement parce que c’est ce à quoi se porte l’activité spontanée de l’organisme dans sa nouvelle circonstance, ce qu’il essaie de faire, et que tout ce que fait l’organisme est norme ipso facto. Mais cela conduit, en l’occurrence, à un emploi de “norme” qui est à première vue en conflit direct avec le précédent. Considérons l’activité vitale totale de la personne malade qui s’est adaptée de façon stable à sa pathologie, et a intégré dans sa routine et son mode de vie le fait de se plaindre à son docteur (après tout, la plainte fait partie du tout d’un mode de vie psycho-social aussi bien que le reste). Est-ce qu’il s’agit d’une situation normale, ou anormale et pathologique ? Les deux, apparemment, selon le point de vue qu’on prend. Ou est-ce qu’il faut qu’elle arrête de se plaindre, qu’elle oublie qu’elle est malade pour être considérée comme normale ? Est-ce que sa situation redevient pathologique à chaque fois qu’elle se ressouvient de se plaindre ?
Quoi qu’il en soit de ce conflit, le problème que pose cette seconde notion de norme est évident. La première notion posait problème parce qu’elle était subjectiviste, elle confondait le pathologique avec l’appréhension comme pathologique. Mais, au moins, elle utilisait la polarisation propre à la visée organique pour faire une différence entre normal et anormal, pour donner une substance au normatif. Cette seconde notion, en revanche, est entièrement vide. Elle est identique à la notion de “comportement” ou de “mode de vie”. En principe, l’échec critique de tous les organes, donnant 3 dernières secondes de vie avant l’extinction finale, est aussi une “norme”. Ou sinon, pourquoi pas ? Est-ce qu’il faut que cela dure 10 mn et que l’organisme ait le temps de s’y résigner ? Une notion de norme qui vaut quoi qu’il arrive, où toute option est normale, ne vaut simplement rien.
Dans ce qui suit, je vais remplacer le terme de “norme”, quand il est employé en ce sens par Canguilhem, par le terme “mode de vie”, pour que le propos soit moins confus qu’il n’est dans le texte originel. De fait, cela ne change rien, puisque le terme est entièrement vide.
Mais on note dans un troisième temps, que Canguilhem veut faire entrer les “normes” ou modes de vie dans une échelle. Ce n’est pas simplement que “tout est norme” de façon vide, mais ces “normes” (c’est-à-dire simplement les modes de vie) peuvent être « supérieures » ou « inférieures », ce qui réintroduit de l’axiologie. Canguilhem dit aussi (et ça semble être la même chose ?), qu’un mode de vie peut être « normatif » ou non, ou plus ou moins normatif. Son idée est que certains modes de vie, qui sont qualitativement meilleurs, sont normatifs, et d’autres ne le sont pas où le sont moins (alors que tous sont des “normes”, au sens 2). Ce que Canguilhem entend par “normatif”, ici, n’est pas entièrement clair. Cela semble dire qu’une forme de vie en impose aux autres, ou devrait en imposer ? Ou qu’elle est visée comme modèle ou devrait être visée comme modèle ? Mais par qui ? Par les médecins ? On doit noter que cette notion de supériorité ou de normativité est immédiatement suspecte si on se place dans une perspective qui veut ancrer le jugement dans les activités du vivant, parce qu’elle suggère qu’on va assigner au vivant des activités de comparaison dont on ne sait pas bien d’où elles sortiraient.
La question qu’on pose est toujours la même : pourquoi dit-on qu’il s’agit d’une norme, et d’où vient selon Canguilhem le caractère normatif lui-même ? Cela reste entièrement énigmatique.
En tout cas, du point de vue de leur contenu, la normativité et la supériorité d’un mode de vie semblent consister en sa capacité à « instaurer des normes », c’est-à-dire simplement à former, si le besoin se présente, de nouveaux modes de vie « viables » dans des environnements différents de l’environnement présent. Un mode de vie est dit « normatif », en somme, s’il présente un potentiel d’adaptabilité.
Il y a, certes, une plausibilité évidente à l’idée qu’être « en bonne santé » peut être approximé en un sens vague et à grande échelle par la capacité à s’adapter ou à supporter des épreuves, y compris à tomber malade et à s’en remettre. Mais essayer d’en faire une caractérisation basique de la santé ou de la norme organique parait absolument désespéré, puisque c’est par principe une « santé » qui persiste quand on est malade, et alors qu’est-ce que ça veut dire d’être malade ? C’est immédiatement contredit. Est-ce que l’enrhumé a une pathologie ou non ? Est-ce que ça dépend de s’il va se remettre de son rhume ? Le fait est qu’on peut être « en bonne santé » en un sens, tout en étant malade et ayant une pathologie en un autre sens, parce que la santé est un phénomène complexe, et il est plausible que ce premier sens correspond à cette adaptabilité canguilhemienne. Mais il faut pouvoir déterminer ce qui fait qu’on est malade ou en bonne santé dans un sens ou l’autre, et si on pense faire une intelligibilité de la norme et définir basiquement santé et maladie avec cette idée d’adaptabilité on se met le doigt dans l’œil.
Un second point est qu’il est très douteux que cette « capacité d’adaptation » soit en général bien définie si on n’a pas déjà introduit une normativité et des fonctions objectives. En effet, adaptation à quoi ? Comment on mesure le degré d’adaptabilité d’un organisme à un changement de situation ? Est-ce qu’on compte, par exemple, sa capacité à s’adapter à la transformation de tout l’azote dans l’air en argon ? Est-ce que le retour à la vie des dinosaures compte comme une circonstance à laquelle ils doivent s’adapter ? On peut en principe faire changer l’environnement sous une infinité de dimensions : comment on mesure ce qui compte comme une meilleur adaptabilité à des changements hypothétiques ?
Pour être clair sur ce que je veux dire : un objectiviste de la norme, du type que j’ai rapidement esquissé en introduction, a une réponse en principe simple et directe à ces questions, réponse que Canguilhem ne peut pas donner : il dira que l’adaptatibilité est un marqueur de santé et de norme si et seulement si l’organisme a une telle capacité d’adaptation parmi ses fonctions naturelles - ce qui est sans doute le cas en général. Il verra la perte d’adaptatibilité non pas comme la définition du non-normatif, mais comme un cas particulier du pathologique parce qu’elle est un cas particulier du cas général de l’atteinte organique ou fonctionnelle, ni plus ni moins. Par exemple, je suppose que le cœur a normalement la fonction de pouvoir s’adapter, si besoin, à une activité plus intense, et les poumons de pouvoir supporter une diminution d’oxygène, etc. Ce sont des changements déterminés que les organes ont pour fonction propre objective de pouvoir supporter. Si ces capacités sont perdues, c’est un résultat pathologique en principe, même si l’organisme ne s’en rend pas compte et que ça ne le gêne pas. Mais si un organisme ne peut plus vivre parce que l’environnement a changé subitement et ne correspond plus à ce qui est normal pour lui (si l’air devient plein d’acide sulfurique), il n’y a pas pathologie ni anormalité, juste malchance. A l’inverse, ce n’est pas un signe de “normativité” naturelle pour nous de pouvoir nous adapter au changement de l’azote dans l’air en argon, parce que ça ne correspond pas à une capacité fonctionnelle de notre espèce, c’est une pure chance contingente. On soutiendra que c’est seulement les normes objectives naturelles qui donnent un contenu à l’idée d’adaptabilité.
On doit en outre demander : est-ce que Canguilhem lui-même pense que sa notion de supériorité de la norme par plus grande adaptabilité est un fait objectif, ou est relatif à la perception de l’organisme lui-même ? Est-ce que la dimension axiologique est imposée par les savants ou à sa source dans l’organisme individuel ? Cette seconde option me semble invraisemblable. C’est une chose de supposer que l’organisme sait quand il est malade, mais il devient franchement incongru de supposer qu’il sait évaluer et approuver sa propre adaptabilité et la comparer à celle d’autres états, cela n’a aucune sorte de fondement. On doit donc supposer que c’est d’une certaine manière extérieur à la visée de l’organisme individuel. Mais on ne peut pas non plus se contenter de dire que la valorisation de l’adaptatiblité est projetée sur le vivant par le médecin ou le théoricien, cela enleverait tout intérêt à cette notion, et cela contredirait le projet de Canguilhem d’ancrer les évaluations médicales dans la continuité du vivant.
Il faut donc apparemment une source biologique de la norme, mais qui ne soit pas le jugement de l’organisme. Mais au nom de quoi ? Qu’est-ce qui justifie sa normativité ? Cela n’est pas entièrement clair. En fait, je soupçonne que Canguilhem, proche de Nietzsche à cet égard, assigne à « la vie » un but intrinsèque de capacité d’affirmation, adaptation, innovation, réussite face à l’environnement, but dont hérite chaque organisme individuel (ce qui fait que c’est pas grave s’il est pas conscient de vouloir être adaptable, c’est quand même lui qui proclame sa polarité adaptative en un certain sens). Canguilhem semble vouloir rattacher cette sorte de volonté d’adaptabilité spontanée de la vie au processus évolutif en général, soutenir que l’adaptabilité recherchée de l’organisme est un aspect du même phénomène qui donne l’adaptation darwinienne.
Mais les organismes issus de l’évolution darwinienne n’ont pas pour “but” de s’adapter ou d’être adaptable au sens de l’adaptation darwinienne. L’adaptabilité d’un organisme individuel, qui définit sa “grande santé”, n’est simplement pas de même nature que “l’adaptabilité” du vivant en général, manifestée dans la transformation darwinienne des espèces au fil des générations. Contrairement à ce que suggère Canguilhem, une lignée qui aurait perdu sa capacité de mutation génétique n’est pas “malade”8. Assigner une visée normative au processus évolutif lui-même est justement le type de finalisme dont Darwin nous a débarassé.
Ce qui ne veut pas dire que l’adaptabilité ne peut pas du tout être une norme biologique, au contraire. Mais de deux choses l’une, ou bien on dit que l’adaptabilité est en effet une fonction objective des organismes (on a, par exemple, deux reins parce que cela fournit une redondance qui nous rend viable même en cas d’atteinte organique), et elle est sur le même plan que d’autres fonctions, et n’est donc pas le critère de la norme mais un cas de norme objective ; ou bien on pense que l’adaptabilité est la norme subjectivement “affirmée par la vie” mais alors on fait de la projection, et on confond différents plans, le plan des avantages sélectifs, des fonctions, des buts des organismes, et de la logique de l’évolution elle-même.
(Il y a peut-être encore un autre sens donné implicitement par Canguilhem à l’idée qu’un mode de vie est « supérieur » à un autre : à savoir sa capacité à « faire usage » davantage de l’environnement, ou à remplir mieux les “besoins” de l’organisme ou à être mieux “adapté”. On a déjà dit que la notion même d’une supériorité comparative ne pouvait pas vraiment être rattachée à l’idée d’une évaluation par l’organisme lui-même. Mais on doit aussi demander ce qui détermine objectivement cette supériorité ou comment on mesure l’adaptation ou la capacité à mieux faire usage, en l’absence d’une notion déjà établie de normativité objective.
Comment on trie entre des comportements, comment sait-on qu’absorber du goudron dans ses poumons et développer un cancer ne constitue pas un bon usage de l’environnement, par exemple ? Pourquoi s’évanouir de déshydratation est-il considéré comme un échec fonctionnel, si on n’a pas déjà une notion de normes fonctionnelles objectives établies ? Comment on sait quels sont les besoins ?
On pourrait utiliser la notion de « fitness » pour définir l’adaptation ou le bon usage, mais cette notion ne veut presque rien dire au niveau d’un organisme pris tout seul, qui est le niveau auquel Canguilhem est condamné par son approche individuelle de la norme. La fitness ne permet d’évaluer un trait qu’en tant que variante dans une population et par rapport à sa prolifération transgénérationnelle, on est très loin de ce dont Canguilhem parle quand il parle de l’adaptation d’un organisme à son ici et maintenant (et comme on le sait il y a du pathologique qui ne gène pas la fitness, s’il arrive assez tard).
Est-ce qu’on va laisser l’organisme juge lui-même de sa capacité à user au mieux de l’environnement ? Mais alors on aurait le résultat absurde que plus un organisme est ambitieux, moins il est satisfait de son adaptation, et donc moins il est dans un état normatif ou supérieur.
L’idée d’usage adéquat de l’environnement est entièrement indéterminé, en somme, s’il n’est pas rapporté à des fonctions objectives.)
Je considère donc que Canguilhem n’a pas proposé une notion viable de norme. À tel point que je dois supposer qu’il n’a pas essayé de le faire. Mais si Canguilhem n’essaie pas de faire une théorie de la norme, qu’est-ce qu’il essaie de faire ? Et si je me trompe profondément dans ma lecture, comment doit-on rendre compte de la théorie canguilhemienne de la norme ?
“En distinguant anomalie et état pathologique, variété biologique et valeur vitale négative, on a en somme délégué au vivant lui-même, considéré dans sa polarité dynamique, le soin de distinguer où commence la maladie. C’est dire qu’en matière de normes biologiques c’est toujours à l’individu qu’il faut se référer (…) une moyenne, statistiquement obtenue, ne permet pas de décider si tel individu, présent devant nous, est normal ou non.”
“le concept de normal n’est pas un concept d’existence, susceptible en soi de mesure objective”
“Au sens strict du terme, selon l’usage français, il n’y a de science d’un objet que si cet objet admet la mesure et l’explication causale, bref l’analyse. Toute science tend ainsi à la détermination métrique par établissement de constantes ou d’invariants.”
“le problème est le suivant : le concept de maladie est-il le concept d’une réalité objective accessible à la connaissance scientifique quantitative ? La différence de valeur que le vivant institue entre sa vie normale et sa vie pathologique est-elle une apparence illusoire que le savant doit légitimement nier ?”
“Le problème de l’existence effective d’une santé parfaite est analogue. Comme si la santé parfaite n’était pas un concept normatif, un type idéal ? En toute rigueur, une norme n’existe pas, elle joue son rôle qui est de dévaloriser l’existence pour en permettre la correction. Dire que la santé parfaite n’existe pas c’est seulement dire que le concept de santé n’est pas celui d’une existence, mais d’une norme dont la fonction et la valeur est d’être mise en rapport avec l’existence pour en susciter la modification.”
“Le normal n’est pas une moyenne corrélative à un concept social, ce n’est pas un jugement de réalité, c’est un jugement de valeur, c’est une notion limite qui définit le maximum de capacité [physique] d’un être. Il n’y a pas de limite supérieure de la normalité.”
“On a souvent noté l’ambiguïté du terme normal qui désigne tantôt un fait capable de description par recensement statistique - moyenne des mesures opérées sur un caractère présenté par une espèce et pluralité des individus présentant ce caractère selon la moyenne ou avec quelques écarts jugés indifférents - et tantôt un idéal, principe positif d’appréciation, au sens de prototype ou de forme parfaite.”
Je parle bien du discours biologique sur les normes, ici, et pas du discours strictement médical. Le rapport entre la médecine et les normes est indéniablement plus complexe que ça. Le médecin n’a pas pour fonction de trouver des normes objectives, mais en général de répondre à une souffrance par un soin, ou d’anticiper des souffrances par ce soin, y compris en passant par l’identification des normes biologiques.
“En distinguant anomalie et état pathologique, variété biologique et valeur vitale négative, on a en somme délégué au vivant lui-même, considéré dans sa polarité dynamique, le soin de distinguer où commence la maladie. C’est dire qu’en matière de normes biologiques c’est toujours à l’individu qu’il faut se référer.”
À cet égard, j’approuve entièrement le passage suivant :
“nous nous demandons comment la normativité essentielle à la conscience humaine s’expliquerait si elle n’était pas de quelque façon en germe dans la vie. Nous nous demandons comment un besoin humain de thérapeutique aurait engendré une médecine progressivement plus clairvoyante sur les conditions de la maladie, si la lutte de la vie contre les innombrables dangers qui la menacent n’était pas un besoin vital permanent et essentiel. Du point de vue sociologique, il est possible de montrer que la thérapeutique a d’abord été activité religieuse, magique, cela n’entraîne nullement que le besoin thérapeutique ne soit pas un besoin vital, besoin qui suscite, même chez des vivants bien inférieurs en organisation aux vertébrés, des réactions à valeur hédonique ou des comportements d’autoguérison et d’autoréfection.”
“Un genre vivant ne nous parait pourtant un genre viable que dans la mesure où il se révèle fécond, c’est-à-dire producteur de nouveautés, si imperceptibles soient-elles à première vue. On sait assez que les espèces approchent de leur fin quand elles se sont engagées irreversiblement dans des directions inflexibles et se sont manifestées sous des formes rigides.”


