Quelques malentendus sur l'acte libre
Collectif pour tuer le libre-arbitre - 5
Il y a de bizarres malentendus, confusions, sur la question du déterminisme et de la liberté, qui ont l’air de vouloir s’accrocher, et qu’il vaut donc surement la peine d’essayer de dégager.
C’est des choses comme ça :
Un sociologue, quelconque, dit qu’une certaine propriété sociale cause un certain phénomène social. Mettons, que des jeunes provenant d’une bourgeoisie au capital plus monétaire que culturel vont privilégier l’opéra classique par rapport aux autres membres de leur classe d’âge. Parce qu’un jeune dans cette situation n’aime pas l’opéra, il pense que cela réfute le déterminisme, qu’il échappe au déterminisme
Une personne essaie de se prouver à elle-même son libre-arbitre en accomplissant un acte “purement gratuit”, sans motif
On dit de quelqu’un, qui a commis un crime, que “ses circonstances n’excusent pas tout”, que “d’autres dans sa situation n’ont pas commis de crime”, ou que “nous-mêmes dans sa situation ne l’aurions pas fait”
Nous voulons simplement, et rapidement, dégager ces malentendus.
Echapper à un déterminisme n’est pas échapper au déterminisme
Les humains ont une capacité à former des représentations d’à peu près n’importe quoi, une capacité ouverte, “infinie” si on veut. (Cela ne veut pas dire que c’est une faculté magique ou gratuite. Il suffit pas de vouloir pour pouvoir, et encore faut-il vouloir). Et on est tels que ces représentations peuvent figurer dans des raisonnements pratiques ou théoriques qui vont changer, déterminer, nos croyances et nos actions.
Prenons donc un cas très simplifié, et le plus optimiste possible. J’ai, mettons, une pulsion en moi qui me fait acheter des glaces, supposons que ce soit une “pulsion X” identifiée par une certaine théorie psychologique. Si, en particulier, le fait d’avoir cette pulsion X me fait acheter des glaces dans des situations que je n’approuve pas, si je le regrette ensuite, etc., on peut vouloir dire qu’il y a un déterminisme pulsionnel qui me rend un peu moins libre que je pourrais l’être.
Supposons que je sache tout ça, que je l’apprenne. Et supposons qu’au moment où je désire la glace, j’ai la représentation du fait que j’ai la pulsion X, et que ça entraine en moi un raisonnement pratique qui me fait agir pour bloquer l’achat de la glace (peut-être appeler un ami, peut-être simplement me répéter “NON NON NON” intérieurement, peut-être me distraire en buvant de l’eau, ou peut-être directement avoir honte et réorienter ma volonté, etc.)
Alors il est raisonnable de dire, comme on dirait effectivement, que par ma représentation j’ai “échappé à un déterminisme”, à un certain déterminisme pulsionnel décrit par la théorie psychologique en question. Mais ça veut pas dire que j’ai échappé “au déterminisme” en général. Il se trouve juste que j’ai suivi un chemin si l’on veut “plus complexe”, peut-être que je me suis rendu relativement moins prévisible, mais pour cela il fallait bien que j’ai la connaissance adéquate, qu’elle m’apparaisse à ce moment là, que mon esprit soit tel que cette apparition s’enchaine avec des mécanismes mentaux qui réorientent ma volonté d’une manière plus satisfaisante.
Je peux, dans une telle circonstance, dire en gros que j’ai échappé à un déterminisme. Mais c’est juste un cas particulier du fait qu’on est des animaux complexes. Le fait d’avoir “échappé à un déterminisme” n’est pas ce qui caractérise la causalité de l’action. Je peux, par exemple, ne pas acheter la glace parce que je me suis représenté ma pulsion X, alors même que je n’ai pas de pulsion X ou que la pulsion X n’existe pas. J’ai alors un chemin causal très semblable, mais aucun déterminisme particulier auquel “j’échappe”. (Mettons par exemple que je crois agir de telle ou telle manière parce que j’ai “l’envie du pénis” de Freud, et que le fait de m’entendre dire ça par un psychanalyste me fait changer de comportement. Le phénomène psychologique n’existe pas, mais je peux quand même être transformé dans mon comportement par ma représentation de ce déterministe fictif. J’ai alors échappé à “un déterminisme” inexistant.)
Ou je peux aussi être exactement dans la position sociale qui fait prédire à Bourdieu que je vais aimer l’opéra, mais ne pas aimer l’opéra. Non pas parce que “on peut échapper au déterminisme”, mais simplement parce que les déterminations bourdieusiennes agissent en gros, en moyenne, à l’échelle de la population, et qu’il se trouve que dans mon cas à moi des particularités causales m’ont fait prendre un autre chemin (un traumatisme d’enfance, le hasard d’une rencontre, quelque chose dans mon cerveau qui rend certaines fréquences désagréables, une neurodivergence…). Le fait que pour les humains, on ne peut pas en général donner une vraie loi universelle de comportement, ne veut pas dire que l’action n’est pas entièrement déterminée. Il ne faut pas confondre les causes et les lois.
Sans doute que la confusion du domaine des causes avec le domaine des lois n’a pas aidé à rendre claire la question du déterminisme. Parce que les humains sont des animaux si complexes, on peut penser qu’il ne peut pas y avoir à strictement parler des lois complètes de leur comportement, parce qu’il peut toujours en principe y avoir un chemin causal plus complexe, par exemple si on se représente ces prétendues lois. Comme on peut en principe se représenter n’importe quoi, et que nos représentations peuvent en principe influer sur notre comportement, il est difficilement imaginable qu’on puisse donner des lois complètes ou des prédictions parfaites pour les comportements humains. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des causalités complètes de nos actions. Et, on le rappelle, même s’il n’y avait pas de déterminisme causal, cela ne sauverait pas le libre-arbitre.
Un acte sans motif n’est pas un acte sans cause, ni un acte libre - un acte imprévisible n’est pas un acte indéterminé
Supposons qu’on accepte la situation qu’on nous décrit :
Qu’une personne, pour se prouver son libre-arbitre à elle-même, parvient à agir sans motif, à faire un acte sans raison ni justification ni explication. Peut-être elle tue quelqu’un, ou fait un dessin avec des cailloux, ou une roulade. Certes, “vouloir se prouver à soi-même son libre-arbitre” est un motif comme un autre, mais il peut quand même n’y avoir aucun motif à l’action spécifique, au fait de faire ceci plutôt que quoi que ce soit d’autre.
Peu importe ce qu’on imagine qui se passe pour que la personne arrive à agir de façon immotivée. Peut-être qu’on peut se mettre dans un certain état qui fait qu’on arrive à faire un geste hasardeux. Peut-être une forme de transe, de méditation permet d’atteindre cet état. Peut-être au contraire une grande agitation, qui fait qu’on agit sans rime ni raison. On peut imaginer que nos systèmes cognitifs comprennent des mécanismes qui sont un peu comme les générateurs de nombres aléatoires dans un ordinateur, qui en principe produisent des résultats imprévisibles (s’ils sont bien réglés et bien pensés).
Supposons, donc, que la personne fasse un geste réellement imprévisible, réellement impossible à déduire d’une quelconque “loi” ou d’un quelconque ensemble de lois de l’esprit ou de l’humain ou du social. Un acte réellement sans motif et sans explication psychologique ou autre.
Néanmoins :
On n’a pas de raison de penser que cet acte est “indéterminé”. Certes il n’est pas déterminé socialement, ni psychologiquement (au sens de ce que peut prédire et expliquer une sociologie ou une science psychologique normale). Mais ça ne veut pas dire qu’il n’est pas déterminé causalement, qu’il n’a pas un ensemble de causes particulières, qu’il n’y a pas un mécanisme spécifique, un enchaînement de faits bien particuliers qui fait qu’il arrive plutôt qu’autre chose. Au contraire, pour le rendre plausible j’ai supposé que la personne se mettait dans un certain état psychologique qui permettait de produire des résultats non motivés un peu à la manière d’un générateur de nombres aléatoires, j’ai supposé un certain chemin causal. Imprévisible, mais pas pour autant non présent.
Surtout, on n’a pas de raison de penser que c’est un acte libre ou particulièrement libre. Il permet de “prouver” que l’on peut se détacher, à l’occasion, de ce qui peut être normalement prédit de notre comportement, qu’on peut “échapper” à certaines lois moyennes simplistes. Mais il ne permet pas de prouver qu’on peut agir responsablement et lucidement sans être entièrement déterminé à le faire. Parce que pour être libre, au sens de responsable de nos actes, il faut que ce soit ce qu’on est qui détermine notre action.
Dans la situation exacte où il ou elle se trouve, chacun·e fait exactement comme il ou elle peut
Il y a une façon de présenter l’action libre, et notamment l’action responsable qui est jugée dans un procès, comme si elle était seulement “partiellement déterminée”, comme si les “circonstances atténuantes” limitaient la vraie liberté d’action, mais qu’il devait rester un petite part indéterminée par les circonstances qui a vraiment fait que l’acte ait lieu ou non. La part qui fait que certaines personnes avec un passé difficile ne passent pas à l’acte criminel, ou que “pas tous les pauvres des quartiers ne deviennent dealers”. La part qui nous fait dire que “à la place” de quelqu’un, “on aurait fait autrement”.
Tout ça est une vraie confusion. Quand une personne commet un crime, 100% des personnes dans sa situation en ont fait autant, parce qu’exactement la même situation ne s’est jamais présentée 2 fois. Si on était à sa place, ou bien on serait identique à elle à ce moment là et donc on en ferait exactement autant, ou bien ce ne serait pas exactement la même situation. La vérité, qu’il faut réussir à avaler, est que chacun fait toujours exactement comme il le peut dans la situation précise où il se trouve.
Il y a certes des circonstances qui rendent la personne moins responsable : à la limite, si elle fait une soudaine crise psychotique, ou si elle est droguée à son insu, on ne peut pas la tenir responsable de ce qu’elle a fait. C’est-à-dire que son action ne découle pas des mécanismes cognitifs normaux avec lesquelles la personne peut opérer avec volonté et réflexion. Mais c’est pas de cela qu’on parle ici, on suppose que la personne a vraiment agi volontairement.
Il y a aussi des circonstances que l’on peut considérer comme atténuantes ou aggravantes, mais qui n’ont rien à voir avec le “degré de liberté” de l’acte : elles portent plutôt sur la gravité objective de ce qui est accompli. Un vol est moins grave s’il est accompli pour nourrir un enfant. Une violence est plus grave si elle est accomplie par ou sur un agent de l’État ou par un parent sur un enfant. Ce n’est pas non plus de ce genre de choses qu’on parle.
On s’intéresse à des circonstances qui rendent l’acte plus ou moins prévisible ou libre : peut-être une enfance difficile, un père absent, une tentation grande de l’argent, des valeurs très matérialistes, un manque de confiance dans l’État, un taux de testostérone élevé, une difficulté naturelle à gérer la colère, une addiction, une douleur chronique... On imagine des circonstances objectives qui rendent plus probables une action criminelle. Même des idées criminelles sont une chose que la personne se trouve avoir acquises du fait de son éducation et des rencontres qu’elle a faite et de ses prédispositions : de ce qu’elle est et de tout ce qui lui arrive.
On va vraiment dans une impasse si on pense que le jugement consiste à évaluer la “part qui reste” une fois enlevé les divers déterminismes qui “excuseraient” l’action. Il y a de fait toujours des circonstances, sans doute malheureuses, qui ont mené à ce que cette action plutôt que quoi que ce soit d’autre arrive à ce moment là. Pas forcément des circonstances biographiques, peut-être aussi simplement ce à quoi par hasard on pense à ce moment, notre état de colère actuel parce qu’on s’est cogné le pied, des choses tout à fait anodines et hasardeuses et imprévisibles. Et si absolument rien ne l’explique, alors c’est un acte incompréhensible du destin et on ne peut en tenir personne responsable. Si l’explication causale excuse un acte, alors tout acte doit être excusé entièrement en principe, même si on n’est pas capable de produire cette explication causale. Le fait qu’on ne soit aisément capable que de nommer des causes générales qui augmentent seulement la probabilité du crime ne veut pas dire qu’il n’y a pas un chemin causal particulier qui a mené au crime plutôt que quoi que ce soit d’autre, et tel que, dans la circonstance exacte où la personne se trouvait, elle a fait ce qu’elle a pu, c’est-à-dire ce qui lui a paru opportun de faire. Sans doute, si elle avait été une meilleure personne, autre chose lui aurait paru opportun. Mais il n’était pas en son pouvoir, à ce moment précis, de soudainement être une meilleure personne.
Quand on a l’idée qu’on aurait fait autrement dans la circonstance où se trouve quelqu’un, on fait abstraction de tout ce qui, dans la situation, concerne la personne telle qu’elle est. Si nous étions à sa place, nous serions quelqu’un avec une expérience différente, des valeurs différentes, des connaissances différentes, une saisie des opportunités différentes. Et sans doute dans une situation similaire ou analogue on agirait différemment, mais dans la situation exacte on agirait exactement pareil, au moins en tant que c’est en notre pouvoir, parce que ce que la personne est à ce moment là, ce qu’elle peut penser, vouloir, comprendre, fait partie de la situation. Et si cela ne suffit pas à déterminer l’acte, c’est que l’acte n’était pas du tout en son pouvoir, c’est pire encore. Si ce que la personne est à ce moment exact ne suffit pas à la faire agir comme elle agit, pourquoi est-ce qu’on pense faire mieux à sa place ? Pourquoi est-ce qu’on agirait différemment, sinon parce qu’on est différent ?
Les humains en général, comme type, sont capables du meilleur comme du pire. Même chaque individu, en soi, est capable ou presque de n’importe quoi, selon les circonstances où il est jeté, selon son histoire, selon les occasions, selon la chance et le travail et les efforts. Mais chacun et chacune, au moment exact où il agit, fait exactement comme il peut, ni mieux ni pire.


