Note sur le corps et l'âme et la possibilité d'un matérialisme psychique
La dualité du dualisme
La croyance dans le dualisme cartésien du corps et de l’âme, ou quelque chose comme ça, n’est pas une croyance simple. Elle implique au moins deux dimensions. Elle est
La croyance en une séparation substantielle entre le matériel et l’animé. Cette croyance suppose elle-même à la fois deux choses :
que le matériel est réduit à de la pure extension spatiale (ou quelque chose de similaire) ou qu’il est soumis entièrement aux équations de la physique fondamentale, tel que celles-ci ne laissent aucun reste.
que l’âme constitue un mode d’existence distinct et, en principe, indépendant ou séparable.
La croyance - complètement distincte - en une unité non-compositionnelle de l’âme et de ses puissances. L’idée que l’âme, dans ses puissances fonctionnelles présentes, ne peut pas être expliquée par une composition de pouvoirs et mécanismes, qui aurait une genèse articulée complexe et une histoire progressive de son développement, par exemple, et donc qui devrait s’expliquer par en bas.
Les deux composantes du dualisme forment deux obstacles à un matérialisme de l’âme, mais en disant cela, le matérialisme se voit pris lui-même en deux sens, pas complètement indépendants mais néanmoins distincts. Le premier matérialisme est ontologique, il est une thèse sur la nature de ce qui existe, qui serait uniquement “matérielle”. Il refuse le point 1.b mais peut, il me semble, être critiqué en même temps que le cartésianisme, parce que les deux semblent partager une notion fétichiste de ce qu’est la matière, c’est-à-dire que les deux s’accordent sur le point 1.a. Le second est historico-méthodologique, il est une thèse sur la manière de comprendre les choses, leur fonctionnement et leur articulation. Il refuse de traiter une chose comme ayant tout simplement une essence donnée d’un coup, sans qu’on puisse insérer cette essence dans la matérialité concrete d’un ensemble de fonctionnements et contraintes locales. Il refuse le point 2.
Descartes lui-même soutient fermement les deux points à la fois (il est le dualiste par excellence, bien sûr). Si Dieu crée instantanément, ex nihilo, une âme toute faite avec des pouvoirs angéliques bien définis, parfaitement séparée de la “matière”, les deux aspects du matérialisme sont réfutés d’un coup, mais il restent distincts.
Le dualisme pose des problèmes évidents, et a peu de partisans, dans sa forme radicale. Mais il ne faudrait pas croire que son rejet nous contraigne immédiatement à un éliminativisme, une réduction de l’âme à ce que décrit le point 1.a, une matière aveugle, extensionnelle, mathématique. Si on rejette en même temps le point 1.a, le matérialisme psychique devient plus ouvert, moins immédiatement limitant.
Il existe par exemple depuis longtemps un monisme panpsychiste, qui va notamment de Diderot à Ruyer en France, et qui pense que la matière et l’âme ne forment qu’une seule substance spirituelle, mais en retour que les âmes animales et humaines sont le résultat de (sont identiques à ?) la complexe composition de leur corps.
Le problème de la séparation
Une théorie fétichiste de la matière
Le problème que pose le point 1.a, il me semble, est qu’il est douteux que la connaissance scientifique de la matière nous conduise vraiment à “exclure” d’elle ce que nous considérons comme l’animé - la possibilité d’une dimension de présentation, le fait que “ça fasse quelque chose” d’exister, comme ça fait quelque chose pour nous, mais peut-être il faudrait trouver un moyen de dire les choses de façon moins déterminée encore. Le point général est que ne savons pas si la matière est “seulement” matérielle au sens de l’extension ou du déplacement et de ses lois. L’étude de la physique ne semble pas consister en une enquête qui élimine des dimensions de l’être en ce sens. L’idée d’une matière réduite à ce qu’en disent les mathématiques est au départ une idée de Descartes, qui dans sa formulation originelle s’est montrée presque immédiatement inadéquate à la manière dont marchent les équations physiques elles-mêmes (immédiatement, dans la physique, ont été réintroduites des forces qui étaient exclues catégoriquement par Descartes comme évidemment non-matérielles). Le point n’est pas qu’il y a quelque chose de mystique qui échappe à la physique, mais que l’idée qu’on peut savoir l’essence d’une chose en regardant ce qui se trouve dans la méthodologie qui étudie cette chose est une mauvaise méthode en principe. C’est la misplaced concreteness fallacy dénoncée par Whitehead, un fétichisme à l’égard d’un mode de représentation. Descartes ne savait pas ce qu’est la matière, et nous ne le savons toujours pas, même si nous en savons plus sur elle.1
Si on postule, par exemple, que la matière a toujours une face mobile et une face présentationnelle, comme chez Whitehead (et un peu comme chez Leibniz), la physique ne serait pas une objection au panpsychisme.
Un pur acte de foi
Le problème que pose le point 1.b est plus simple à énoncer : que rien de notre expérience - à part peut-être cette difficulté conceptuelle ou philosophique que nous avons à comprendre ce qu’est l’âme - ne nous amène à penser que l’âme puisse exister de manière non corporelle.
Comme le dit Aristote, nous percevons les âmes comme des activités des corps, comme quelque chose des corps, absolument dans tous les cas. Nous n’avons pas d’expérience concrète des âmes autrement que comme un aspect fonctionnel particulier des corps animés réels. On peut donc bien postuler, si l’on veut, que l’âme est séparable du corps, mais c’est un postulat entièrement théorique. Et à partir du moment où on a renoncé à l’idée que l’on sait ce qu’est la matière, que l’on a une idée de l’essence réduite de la matière, il y a moins de motivation à vouloir sauver à tout prix l’âme de cette déchéance en la détachant en principe du corps.
Ce qui nous amène à rejeter le point 1, donc, c’est l’unité apparente de la nature et de l’âme et du corps, unité qui est, certes, à un certain niveau un simple constat empirique, mais qui tient bon, que rien ne semble vraiment contredire, si ce n’est la difficulté à en faire sens.
Si on rejette 1 et qu’on admet l’unité naturelle de l’âme et du corps, est-ce qu’on ne doit pas dire que la matière, quelle qu’elle soit, est de nature au moins à pouvoir donner lieu à une présentation, présentation qui, dans les corps organiques, accède fonctionnellement au statut de représentation ? Ou peut on comprendre l’aspect présentationnel lui-même comme émergent ? Cela semble pousser l’idée d’émergence un peu loin. Et il semble contradictoire de le penser comme illusoire (une illusion de quoi exactement ?). Quelle qu’en soit la force, c’est là ce que je perçois comme la plausibilité à première vue du panpsychisme (je suis très intéressé par une sauvage réfutation de ma position, si quelqu'un a ça sous la main).
Le problème de l’incomposition
Mais le point intéressant, pour le matérialisme, est que la question confuse de l’existence substantielle de l’âme et de la matière et du corps a, en fait, peu d’importance. Même si on admettait le point 1 entièrement, même si l’âme était une substance à part, l’âme serait quand même susceptible d’un traitement matérialisme, quand même susceptible d’une “réduction” radicale (au sens de Daniel Dennett), du moins si on rejette le point 2. Et le point 2 est intenable.
Il est intenable pour des raisons qu’on pourrait dire logico-épistémologique. Le point 2 n’est pas vraiment rationnellement acceptable. La complexité et la richesse ne sont pas simplement données comme telles sans avoir un fondement constituant. On pourrait voir ça aussi bien comme un principe méthodologique, certainement de meilleure tenue que le “rasoir d’Occam”.
Est-il vrai que l’âme manque d’un fondement constituant, pour les dualistes cartésiens ? En un sens, non, elle est fondée par Dieu. On peut se donner Dieu comme fondement constituant universel, à vrai dire, et expliquer que l’âme a telle et telle puissance parce que Dieu les a mises là et sans plus. Mais, en termes d’hypothèses, c’est la pire hypothèse, parce qu’elle pourrait expliquer absolument n’importe quoi. Une source omnipotente explique n’importe quelle complexité, mais il reste à rendre compte pourquoi cette singularité particulière est créée par Dieu, et par quels moyens intermédiaires il la crée. Même une âme créée par Dieu est en demande d’une réduction à ses causes et mécanismes prochains. On peut rêver certes, d’une complexité magique, une complexité irréductible, donnée en bloc dans sa complexité. Mais l’univers ne nous offre rien de tel.
C’est d’ailleurs sans doute le plus important : nous savons en fait empiriquement que les puissances de l’âme sont rigoureusement dépendantes et corrélatives de la complexité organique des corps. Et cela en trois sens : 1/ leur complexité est née, on le sait, à travers la progression de l’évolution des espèces (phylogenèse), et 2/ elle nait et dépend étroitement, dans l’organisme individuel adulte, de sa bonne constitution et son bon développement depuis l’embryon (ontogénèse), et 3/ elle dépend d’un instant à l’autre et de façon complexe du maintien actuel de cette organisation corporelle (ce qu’on sait en détail via l’étude des lésions).
C’est déjà une leçon du panpsychisme : il faudra rattacher étroitement l’âme et ses fonctions à l’organisation du corps à un moment ou l’autre. On peut résister à le faire dès le début et ontologiquement, mais peu importe quand on le fait, cela ne changera pratiquement rien à l’argumentation réductionniste qui soutient que tout plaide contre l’idée que l’âme a une unité non-compositionnelle, qu’elle “a” simplement ses capacités et ses propriétés, comme données par Dieu, plutôt que de les avoir acquises par un processus évolutif et par une présente et très complexe composition.
Même une âme angélique, en somme, doit être décomposée en diverses fonctions qui relèvent de divers mécanismes causaux. Même les anges sont en droit soumis au réductionnisme matérialiste.
En poussant la logique de ce raisonnement jusqu’au bout, c’est en fait la théorie de la substance elle-même, telle que comprise par Descartes, qui doit être rejetée comme fétichiste dans sa méthode, comme tendant à confondre un mode de représentation avec une nature profonde séparée de l’objet. Je ne suis ni monisme ni dualiste, je pense que la substance est un aspect fonctionnel de certains aspects de la réalité, et que certaines substances sont construites sur la base d’autres selon des relations complexes et particulières. L’âme est manifestement autre chose que la matière, mais les adverbes et les forces aussi. La question de “ce qui existe vraiment” est un leurre en principe quand elle veut dire radicalement autre chose que son sens dans l’usage ordinaire (est-ce qu’il y a vraiment quelque chose comme des microbes à l’origine des maladies ? apparemment oui ; est-ce qu’il y a vraiment quelque chose comme un éther au soubassement de l’espace ? apparemment non).


