Petit guide du réductionniste pluraliste
Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer Daniel Dennett
Le problème du réductionnisme (dans sa dimension philosophique, mais aussi en un sens dans sa dimension sociale ou culturelle) était, il me semble, le coeur de l’entreprise philosophique et intellectuelle de Daniel Dennett.
Le réductionnisme que Dennett veut défendre est double : c’est à la fois une pratique et une thèse. Et il veut les défendre, encore une fois, en un double sens : à la fois au sens où il considère la pratique comme souhaitable et la thèse comme inéluctable, et qu’il espère les faire triompher ; mais aussi au sens où il veut les défendre, les protéger, contre les innombrables mé-représentations qui sont fait d’elles. Il a voulu faire oeuvre de communication (son oeuvre se situe comme à mi-chemin entre la philosophie académique et la vulgarisation scientifique), de conciliation, et il a voulu rassurer les anti-réductionnistes sur le fait qu’ils n’ont à perdre dans l’affaire que ce qui mérite vraiment d’être perdu.
Je veux exposer ici rapidement - et sans faire de recherches pour - ce que je comprends comme l’approche de Dennett, la proposition qu’il a avancé pour apaiser et résoudre la crise intellectuelle du réductionnisme. Je vais présenter son approche telle qu’elle ressort de son livre de 1995, Darwin’s Dangerous Idea - cette “idée dangereuse” de Darwin étant, en un sens, identique au principe réductionniste que Dennett promeut.
Première étape : éliminer l’éliminativisme
La première étape pour un réductionnisme raisonnable et pluraliste, consiste à éliminer l’éliminativisme, à rejeter la perspective (nommée couramment “éliminativiste”) qui consiste à déréaliser le monde ordinaire, au nom de principes méta-ontologiques franchement saugrenus (par exemple à dire que les tables “n’existent pas” ou “n’existent pas vraiment” ou “ne figurent pas dans le mobilier ontologique ultime” parce qu’elle ne figurent pas dans “l’ontologie scientifique”, ou que les espèces animales “n’existent pas” parce qu’elles ont des frontières floues, etc.).
J’ai l’impression que - tout comme moi - Dennett ne comprend pas bien même quels pourraient être le sens ou l’attractivité de ce genre d’opérations de pensée, qui consiste à dire que des choses qui, manifestement, existent, n’existent pas vraiment.
J’ai défendu ailleurs l’idée que le réductionnisme scientifique en ce sens était incohérent en principe. Le point général est que si des principes méta-ontologiques nous amènent à dire que les tables ou les chiens ou les banques… n’existent pas vraiment (cf. Peter Unger), c’est une indication que ces principes méta-ontologiques ne valent rien. On ne va pas quand même pas réduire exprès la richesse du monde, en tout cas pas la réduire sans une bonne raison spécifique1. J’ajoute qu’à ce que je comprends, ce rejet du réductionnisme éliminativiste est une position plutôt consensuelle dans la philosophie contemporaine.
Que l’anti-réductionniste se rassure, donc. Notre but n’est pas en principe de toucher à son ontologie ordinaire. Nous allons décrire un monde qui est sans doute, en gros, comme il parait l’être, au sens où il contient, en gros, ce qu’il parait contenir. Mais pas complètement, bien sûr. Pour grossir le trait, si l’ontologie de l’anti-réductionniste implique des anges, parce que l’anti-réductionniste croit que rien d’autre ne saurait expliquer les phénomènes, alors oui, cette ontologie risque de se faire attaquer. Car le bon réductionnisme élimine avant tout les entités explicatives inutiles.
(En disant cela, je fais mine d’oublier le problème, peut être historiquement central dans la question du réductionnisme, du rapport de l’âme et du corps. Est-ce que l’âme existe vraiment ou substantiellement, ou est-ce qu’elle doit se réduire à de la matière ? Mais ce problème n’est pas forcément celui qu’on croit. Du point de vue méthodologique, nous devons nous débarasser de l’inquiétude éliminativiste. Nous savons que la conscience, quelle qu’elle soit, existe, qu’il y a de la présentation et de la représentation, de l’intentionnalité et de la valeur. Cela n’empêchera pas l’âme d’être soumise à un réductionnisme Dennettien.)
Deuxième étape : redoubler la réduction
L’éliminativisme ayant été remisé aux oubliettes de l’histoire, la deuxième étape pour une approche réconciliée du réductionnisme, est de dédoubler ce dernier (en fait le quadrupler), ce que Dennett accomplit au moyen de son couple méthodologique favori : l’opposition de la grue et de l’accroche céleste (skyhook = il faut imaginer comme un crochet de grue mais accroché au ciel).
La grue et le crochet céleste
Que dit cette métaphore ? La teneur de la métaphore concerne l’explication de phénomènes complexes. Typiquement, la vie, les organismes, les valeurs, les sociétés, les consciences humaines, les langues, les comportements…
Le véhicule de la métaphore, la grue et “l’accroche céleste”, sont deux moyens ou outils pour, à partir du sol et avec les matériaux présents sur place, construire un haut batiment (qui représente la complexité observée). Une grue est en outre elle-même un genre de batiment construit depuis le sol avec les moyens sur place - et vraiment pas simple à construire, d’ailleurs, et pour construire certaines grues, il faut employer d’autres grues. Mais ultimement, on peut et on doit rendre compte de la construction de la grue à partir des moyens sur place. Une fois la grue construite, elle permet de faire des choses qu’on ne pourrait pas faire sans, ou beaucoup plus difficilement, des choses que, peut-être, on n’imaginerait pas possible à faire depuis le sol, si on ne pensait pas qu’une grue peut exister. Une grue est toujours un phénomène ayant emergé matériellement et historiquement, et qui change la donne. L’évolution des espèces n’aurait pas été possible sans la formation d’un matériel d’information génétique. Les comportements humains ne sont pas explicables en l’absence d’une machinerie conceptuelle interne très complexe.
En revanche une “accroche céleste” est un outil de construction qui ne vient pas lui-même du sol. Une accroche céleste est une opportunité qui doit arriver comme telle du ciel, toute cuite, un deus ex machina, qui n’est pas elle-même susceptible d’explication ou de construction à partir des moyens du bord. Quand on pense que la pensée humaine n’a pas pu émerger simplement de l’évolution, ou que l’évolution des espèces ne peut pas être le résultat de procédés mécaniques, on invoque une accroche céleste.
On peut alors définir deux réductionnismes.
Le réductionnisme tout court consiste à dire qu’il n’y a pas d’accroches célestes, que tout peut être expliqué à partir des moyens du bord, que tout est né par patiente composition et construction de complexité.
Et ce que Dennett appelle le réductionnisme glouton [greedy reductionnism], qui est une espèce extrême du premier, consiste à dire qu’il n’y a pas besoin de grues, que tout doit pouvoir être expliqué simplement dans les termes des matériaux de bases, des briques et du sable, et des lois qui les régit directement quand elles sont à l’état brut.
Notons que l’on suppose, dans la métaphore, que les grues ne sont pas des entités observées, mais des entités théoriques explicatives : ce qu’on voit ce sont les buildings, mettons, et on se demande comment ils sont possibles, et les grues sont une explication possible. En filant cette métaphore, l’éliminativisme consisterait à dire que les bâtiments construits n’existent pas vraiment, ou qu’ils sont illusoires, ou sont des conventions sociales ou des effets de langage, mais qu’il n’y a en fait que, par exemple, des briques et du sable soumis à des lois naturelles. L’éliminativisme est une variété du réductionnisme glouton, bien sûr, mais le réductionnisme glouton n’a pas besoin d’être éliminativiste (en ce qui concerne les bâtiments), parce que le réductionnisme de Dennett, même glouton, s’occupe de ce qui concerne les explications, il ne veut pas nier le monde apparent.
Un anti-réductionnisme (au sens de Dennett) consiste donc à dire : les gratte-ciels sont foncièrement inexplicables si on ne fait pas appel à des accroches célestes. On aura beau faire, on ne pourra jamais comprendre comment, à partir du sol, on a pu poser des éléments à 300m de haut. C’est simplement inexplicable sans déjà présupposer quelque chose d’accroché en hauteur.
Le réductionnisme, au contraire, consiste à dire : il faut bien que ces gratte-ciels aient été contruits à partir du sol, de bas en haut, on doit pouvoir en principe comprendre leur élaboration pas à pas, et sans faire appel à une accroche céleste, à une aide toute faite elle-même inexplicable, qui permette de mettre les choses en hauteur. S’il est “glouton”, il va dire qu’en principe, on doit pouvoir tout expliquer à partir des briques, du sable et du métal, il doit y avoir des propriétés et des lois de ces éléments qui conduisent, dans certaines circonstances, jusqu’à ces bâtiments, après tout il doit n’y avoir que cela au départ.
Mais s’il n’est pas glouton, il va dire : non non, ce n’est pas vrai. Il y a, certes, ultimement un processus qui a mené des éléments de base jusqu’au gratte-ciel, il n’y a pas d’accroche céleste. Mais cela ne veut dire que ce processus soit intelligible, prédictible, ou concrètement faisable à partir des simples propriétés et lois de ces éléments. Il se peut qu’il y ait une étape intermédiaire indispensable à cette intelligibilité, un niveau intermédiaire, lui-même explicable en principe, dans les termes duquel on doit passer pour comprendre le gratte-ciel. Il se peut qu’il y ait quelque chose comme une grue.
Telle est donc la seconde étape de réconciliation de Dennett : il voit sévir une guerre du réductionnisme, entre, d’un côté, les anti-réductionnistes qui ont peur de voir dissoute toute singularité, toute complexité profonde, voir tout réduit à des lois de l’élémentaire ; et de l’autre, les réductionnistes gloutons, qui dénoncent toute résistance comme une mystique anti-scientifique, qui ont peur d’un renoncement aux principes même de l’intelligibilité rationnelle. Mais il y a place, dans le réductionnisme, pour la richesse, la pluralité, la complexité, et des niveaux indispensables d’explication. Il y a de la singularité au niveau des grues. Qui n’est pas “irréductible”, certes (les grues elles-mêmes sont explicables ultimement), mais qui n’est pas non plus éliminable, même comme niveau d’explication. Une fois qu’il y a les grues, le plan de la construction humaine a changé réellement. Les “lois” de construction des batiment, le possible et le plausible, ont changé radicalement et réellement. Le fonctionnement causal du monde n’est plus le même. On ne pourra pas expliquer le comportement humain à la manière des behavoristes, en se donnant uniquement le modèle de la réaction aux stimuli. On ne pourra pas expliquer la formation des organismes à partir de pures lois morphologiques de la matière. On ne pourra pas rendre compte de la pensée en termes des déplacements électriques des neurones.
En théorie et en pratique
J’ai dit que Dennett avait quadruplé plutôt que doublé le réductionnisme. C’est que chacune de ces deux variétés peut être prise en deux sens : ou bien comme thèse, ou bien comme pratique.
Or, bien que Dennett accepte la thèse réductionniste générale mais rejette vigoureusement la thèse du réductionnisme glouton (comme fondamentalement dans l’erreur, peut être rendue confuse par un postulat éliminativise), il fait l’éloge du réductionnisme glouton comme pratique.
En réalité, il faut même aller plus loin : pour Dennett, le réductionnisme glouton est même la bonne pratique définissant l’entreprise réductionniste, et cela même si on suppose qu’elle est vouée à l’échec, parce qu’on ne la soutient pas comme thèse, parce qu’on pense qu’elle va en général échouer.
Un exemple paradigmatique du réductionnisme glouton est le béhaviorisme de Skinner, qui suppose que tout le comportement (animal et y compris humain) peut être expliqué par de simples mécanismes de réaction innée ou apprise à un stimulus externe. Le béhaviorisme est à la fois une thèse et une tentative explicative. En tant que thèse, elle a sans doute toujours été désespérément naïve, réductionniste au sens péjoratif du terme. Mais comme tentative explicative Dennett estime qu’elle a pu apporter beaucoup, à la fois par ce qu’elle a pu expliquer (pas grand chose, il se trouve) mais aussi et surtout pour les résistances qu’elle a entrainé et parce qu’elle a offert un point de départ permettant de caractériser plus exactement quel était le sens de la complexité qui paraissait intuitive et qui résistait effectivement à l’explication la plus simple.
L’idée est justement qu’on ne peut préciser exactement la complexité, comprendre exactement où sont les grues, sans avoir d’abord manifesté leur nécessité, sans avoir tenté de réduire l’explication au niveau le plus basique possible.
La catégorie que Dennett applique aux tentatives du réductionnisme glouton est “Bien essayé !” [Nice try], et cela dit sans aucune ironie ou dépréciation. C’était un essai nécessaire, et les grands noms du réductionnisme l’ont souvent fait aussi bellement qu’il était possible.
Tel est le bon réductionnisme, tel que suggéré par Dennett. Un réductionnisme non-éliminativisme, qui s’émerveille devant la richesse apparente du monde et ne veut en rien la réduire, mais qui cherche à toute chose une explication en termes de choses plus élémentaires et de leurs histoires et interactions complexes, dans une quête qui doit toujours en bonne méthode commencer par procéder de la manière la plus gloutonne possible.
Je dis que les principes qui nous font renoncer à l’existence de choses qui existent manifestement doivent être abandonnés si ce sont des principes méta-ontologiques, par différence avec des découvertes empiriques spécifiques sur le monde. Celles-ci pourraient, en soi, nous indiquer que le concept d’espèce animale, par exemple, est un faux concept, et que donc les espèces n’existent pas. Ce serait très étonnant, mais pourquoi pas. Et des fois il n’y a pas de fantômes, il n’y a que des bruits de canalisation et de l’électricité statique, mais ça n’est pas au nom d’un principe méta-ontologique qu’on les élimine, c’est parce qu’on est allé voir.


